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De la lassitude des dystopies, ou comment le Covid m’a volé mon genre littéraire préféré



Ils sont une fratrie de trois : utopie, dystopie, uchronie. Trois genres littéraires qui sont la porte d'entrée de l'imaginaire à la noble cour de la littérature blanche. Car les auteurs les plus renommés du genre sont considérés comme des classiques : Orwell, Huxley, Ziamiatine, Bradbury ou Thomas More. On les encense et les étudie avec fierté, la traditionnelle grimace de mépris s'installant au mot "imaginaire" reléguée au placard, tout comme le mot "imaginaire" que l'on passe sous silence pour l'occasion. À la cour, tout n'est qu'une question d'étiquette.


Mais si j'aime ce genre, ce n'est pas pour sa noblesse. J'ai toujours apprécié ces tableaux de sociétés totalitaires et restrictives, tout le quotidien millimétré d'un monde aseptisé ou bien le cahos d'une misère entretenue. Je ressortais de ces dystopies ou utopies, bien qu'elles soient des histoires à l'opposé, avec ce même sentiment de me complaire dans mon époque. Comme quand on regarde un film d'horreur sous la couette et qu'on est bien content qu'avoir fermé la serrure à double tour. Je pouvais imaginer des empires s'effondrer, des personnages conditionnés de carcans bien plus étouffants que les nôtres, je pouvais pointer du doigt les erreurs d'un gouvernement avide de pouvoir, m'étonner que les héros exsangues de liberté tardent tant à récupérer leur esprit critique, je savais que j'étais bien née : dans une époque bien moins pire que les précédentes et dans un pays et une famille privilégiée. Le seul risque que je prenais devant ces récits c'était de me demander : "Et moi, qu'aurais-je fait ?".

Heureusement, je n'avais pas à vivre la réponse.


Et puis, 2020 est arrivée.

Une année trop souvent écrite en tête des chapitres de science-fiction, la répétition de ce vingt semblant bien trop futuriste pour qu'on y arrive un jour (inutile de vous dire combien je redoute 2035).

À son bras, un virus. Une sangsue, devrait-on dire.

On y a tous pensé : une pandémie mondiale, c'est tellement énorme que ça n'existe pas sauf dans les quatrièmes de couverture de romans post-apocalyptiques. Ajoutons à cet ingrédient clé tous les autres qui font le décorum : confinement, couvre-feu, laisser-passer...

La réalité a rattrapé la science-fiction. Nous sommes devenus les personnages principaux et mon esprit critique s'en est allé aussi vite que mon goût pour ces récits.


Malgré les commentaires complotistes lus sur Twitter, impossible de me forger une opinion. Je tatonne dans cette nouvelle ère, avance à l'aveugle. Car mes nombreuses lectures ont failli : On pourrait penser que toutes ces anticipations vécues par procuration nous auraient échauffés mais non, je suis loin de me sentir préparée à ce vacillement.


Depuis, impossible d'ouvrir une dystopie, une uchronie, ne parlons même pas de l'absurdité des utopies. Difficile d'en regarder aussi, même si je commence à bien rentrer dans la série Netflix De l'autre coté dont je vous parlerai peut-être. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé. J'avais incroyablement envie de lire Les tentacules de Rita Indiana paru à la rentrée d'été chez Rue de l'échiquier mais je n'ai pas dépassé la première page. Le seul mot de "confinement" calligraphié sur cet incipit m'a subitement donné des sueurs et j'ai refermé le livre aussi sec. C'est bien dommage car je sais que l'histoire en elle-même est un tout autre sujet.


La littérature blanche contemporaine restant très nombriliste, j'avais pour habitude d'alterner avec un ouvrage de science-fiction ou fantasy comme on sort fumer une cigarette sur le balcon dans une soirée mondaine. Privée de cette bouffée d'air, je me suis rabattue sur les romans feel good, bien trop souvent imbibés de romance ; ils ont le goût d'un chocolat à la liqueur. Fondant à l'extérieur et amer à l'intérieur. Car le Covid ne m'a pas seulement privé de la distraction des dystopies, mais il a exacerbé ma frustration. Plus de rendez-vous galants, d'amour qui frappe à la porte après 18h. Le seul espoir reste de draguer le caissier, sans pouvoir lui décrocher ce sourire qu'on pense ravageur derrière notre masque. Les âmes solitaires sont bien en peine de n'avoir pas même un bistrot pour noyer leur chagrin dans les vapeurs de l'alcool. Alors les romans feel good et comédies romantiques en couvre-feu, c'est un peu comme regarder Coup de foudre à Notting Hill après une rupture (spoiler : ça ne soigne pas du tout).


Alors, quel genre me reste-t-il ?

Les romans policiers peut-être ? Je m'y mets, doucement. Ajouter du noir à la sombre réalité, c'est appliquer l'adage "soigner le mal par le mal". Et je dois dire que ça marche plutôt bien. Je prends vos suggestions d'enquêtes rocambolesques — parce qu'il ne faut pas oublier l'humour, il aurait été une excellente doublure de l'espoir de la boîte de Pandore — et de page turner. Le but ? Fuir à tout prix cette réalité qui a tout d'une dystopie.


Comme la nature est bien faite et que nous ne fonctionnons pas tous pareil, peut-être que vous êtes frappés de l'effet inverse et que la situation vous inpire de nombreuses lectures.


Voici les liens de mes plus belles utopies/dystopies/uchronies :


Le combat d'hiver, Jean-Claude Mourlevat, Gallimard Jeunesse

Tant que nous sommes vivants, Anne-Laure Bondoux, Gallimard Jeunesse

Je suis fille de rage, Jean-Laurent Del Socorro, ActuSF

Underground Airlines, Ben H. Winters, ActuSF

Le passeur, Lois Lowry, L'école des loisirs (film et livre)


Les classiques, évidemment

Nous autres, Eugène Zamiatine, Gallimard L'imaginaire

Espace lointain, Jeroslav Melnik, Agullo

1984, Georges Orwell, Folio

Le meilleur des mondes, Aldous Huxley, Pocket


À regarder en ce moment : De l'autre côté sur Netflix


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