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(Coronavirus) Silvia Avallone : Chers adolescents

Lettre ouverte de Silvia Avallone, 12 mars 2020, Corriere.it


Chers adolescents, à présent désobéissez à vous-mêmes.


J’ai été adolescente moi aussi, et toute cette énergie irrépressible et insolente, qui pulse de l’intérieur pour sortir, défier le monde, je m’en souviens, elle me manque même parfois. Mais je me souviens aussi de l’été où ma grand-mère est morte. J’avais treize ans et ma vie était un verbe : sortir. Du matin au soir, rentrant juste pour manger, saluant mes parents histoire de, passant toute la journée à la mer, le plus loin possible des adultes. Si quelqu’un m’avait obligée à rester à la maison, j’aurais rigolé : qu’est-ce que j’y fais à la maison, moi ? Le monde peut vraiment m’échapper là, maintenant ? Coup dur, j’ai à peine commencé à le découvrir !


L’amour et l’amitié n’étaient pas des concepts, mais des corps. Marcher main dans la main, un manifeste. Le baiser, un évènement. La fuite à deux sur un scooter, le maximum. Ce jour d’août j’étais à la station de métro avec les autres parce qu’il y avait des nuages. Quand j’ai vu papa débarquer à l’improviste, j’ai levé les yeux au ciel : qu’est-ce qu’il voulait cette fois ? Énervée : Il sait bien qu’il y a mes amis. Il s’est arrêté à une dizaine de mètres, il m’a prise à part. « Grand-mère est morte », m’a-t-il dit. J’étais maquillée, je portais une salopette en jeans, je m’étais quasi mise en couple avec le garçon qui me plaisait. Qu’est-ce que ça signifiait, que ma grand-mère était morte ? Comment une chose de ce genre était possible alors que j’étais aussi heureuse ?


J’ai écourté les vacances, je suis rentrée dans sa chambre et j’ai vu Mamie Bice, avec qui j’avais passé d’innombrables après-midis après l’école, étendue sur le lit, rigide et froide. Je lui ai fait une caresse. Puis je suis partie, j’ai écouté les perceuses fermer le cercueil. Je l’ai suivi au cimetière, je l’ai regardé pendant qu’ils le mettait en terre et à ce moment je suis restée là, debout en train de pleurer, parce qu’il n’y avait plus rien à faire. Je ne suis plus retournée à la station de métro pendant des années. La mort, même si on ne la voit pas et on ne la comprend pas, change tout pour toujours.


S'armer de courage

Il y a un autre évènement de mon adolescence que j’ai envie de vous raconter parce qu’il pourrait vous être utile à présent : ma découverte de l’Histoire. C’était à nouveau l’été, il touchait à sa fin : le 11 septembre 2001. J’avais 17 ans et, naturellement, j’étais toujours en vadrouille. Qu’est-ce qui comptait pour moi à cette époque ? Mon petit copain, mes amies, mes notes à l’école : bref, mes petites affaires. Seulement cet après-midi j’étais entrée dans un bar et je m’étais retrouvée devant une télévision allumée. Elle retransmettait des images qui ressemblaient au dernier film hollywoodien alors qu’elles étaient la réalité. Des personnes mourraient, en direct, tombant dans le vide devant moi. J’ai vu les Tours Jumelles s’écrouler devant moi et je sens encore sur ma peau la peur, l’impuissance, le bouleversement. C’est ce que Kant appelle le sublime : quand tu te rends compte que tu es juste un petit point et que ton histoire a un h infiniment minuscule comparé à l’Histoire, immense. Néanmoins, tu en fais partie.


J’ai souvent repensé au 11 septembre, ces derniers jours. Comme maintenant, je ne parvenais pas à me détacher des infos, je lis les journaux en continu, quand c’est l’heure du JT, je bondis sur la télécommande. Mes 17 ans restent ancrés en moi, tapis au fond de la femme préoccupée pour les personnes âgées, proches et inconnues, pour tous ceux qui ont un système immunitaire défaillant, pour ceux qui luttent pour respirer, pour ceux qui travaillent à l’hôpital et qui se tuent à la tâche, pour notre existence sans dessus-dessous, qui pressent la portée épique de ce virus et goute au merveilleux. Même confinée à la maison, je suis témoin de quelque chose qui finira dans les livres, que nous n’oublierons jamais. Avec vous je n’utiliserai aucune de ces expressions fétiches des adultes et qui vous feraient souffler comme je soufflais à 17 ans : maturité, responsabilité. J’utiliserai un autre mot : ambition. Quand l’Histoire arrive, il faut s'armer de courage et en être à la hauteur.


Je sais que cette fois, c’est différent du 11 septembre, l’Histoire ne se voit pas. Si je m’accoude à la fenêtre, c’est le désert. Chaque matin je me lève et j’écoute stupéfaite le silence de mon quartier : je vous entendais toujours parler à voix exagérément haute, quand vous alliez à l’école. Vous me dérangiez pendant que j’écrivais, et à présent qu’est-ce que je donnerai pour entendre vos voix. Tout me manque : pas seulement mes amis et ma famille, mais aussi ceux que je voyais brièvement à la sortie de l’école de ma fille, les passants. Les autres me manquent. On voulait se convaincre que ne compte que ce que l’on possède, ce qui saute aux yeux, l’ego. Et le coronavirus a tout démenti.


À certains points, c’est vraiment un échec surprenant pour notre époque et pour vous en particulier. Vous êtes nés et avez grandis dans ce mythe de la visibilité à tout prix, dans le culte des images, des vidéos, et la première fois que l’Histoire se présente à vous, elle le fait de façon invisible. Donc, justement pour ça, je viens vous dire que c’est l’occasion de désobéir. Non pas aux règles du gouvernement : sortir de chez vous ne serait pas seulement une transgression, mais de la lâcheté, parce que ça mettrait en danger ceux qui nous manquent, nous-mêmes, ceux que la société de l’image maintient dans l’ombre, c’est-à-dire les plus fragiles. Je parle de passer au niveau supérieur : désobéir à notre vie d’avant.


Notre vie d’avant

Celle où il était obligatoire d’avoir l’air heureux et de le montrer, où régnait le super pouvoir du visible, l’absolu de la compétition. Où nous devions faire toujours mieux et obtenir toujours plus. Qu’en faisons-nous à présent de toute cette montagne d’apparence, à quoi nous a servi cet égocentrisme exagéré ? Prenons acte : l’invisible est beaucoup plus puissant. Ce que nous éprouvons n’est pas visible. Ce que nous sommes n’est pas visible. Les désirs, les secrets, les pensées, l’âme, ne se voient pas. Un conseil dépassionné ? Ne désertez pas la Toile, au contraire, mais à côté du journal intime public, écrivez-en un privé. Arrachez une feuille blanche d’un cahier et jetez-y ce que vous avez au fond de vous. Pas pour plaire aux autres ou par nécessité. Juste pour vous, sens autre but que celui de vous connaître. Vous avez du temps, non ? Vous pouvez passer des semaines noyés dans les jeux-vidéos ou bien tenter le coup : comprendre qui vous êtes et qui vous désirez devenir.


Les mots, ceux qui sont justes

Et reconsidérons-nous les uns les autres, pas comme spectateurs de nos photos, mais comme de vrais interlocuteurs. Ecrivez à vos amis, à votre amoureux : pas des messages brefs, fragmentés, c’est trop facile de communiquer ainsi. Moi aussi j’ai un chat rempli de messages vocaux que je ne réécouterai jamais, ou que j’écoute en remplissant le lave-vaisselle. Non, je parle de dire quelque chose qui vous tient à coeur, pour de vrai, de permanent, que ça vous coûte d’exprimer, mais que vous pourrez relire dans vingt ans. La vie s’arrête, ne coule plus sous les ponts. Je sais, pour y arriver vous avez besoin de mots, de mots justes. Et pour en disposer il incombe de lire. Ne faites pas la fine bouche : dans le domaine des livres on vous a toujours menti. Les romans sont des lieux peu recommandables dans lesquels il se passe des choses dangereuses et scandaleuses. Et, comme plus personne ne peut sortir à présent, vous n’avez rien à perdre : la situation idéale pour oser.


Vous avez un corps qui explose, je sais, et le désir d’autres corps à proximité. Vous avez envie d’émotions fortes, de transgression, votre âge l’exige. Je ne sais pas vous, mais moi, après des heures sur internet à parcourir les pages sans les voir, je me sens vide. En revanche si je me plonge entre les pages d’un roman qui me plaît et me transporte, mon corps vibre. Et puis, bien sûr, vous pouvez vous adonner à plein d’autres activités qui nécessitent un peu d’imagination : musique, peinture, cinéma, sculpture. Si vous n’avez pas faim, s’il ne vous manque rien, il n’y a pas lieu d’exercer votre talent et votre créativité. Même l’amour se nourrit de l’absence. Maintenant que vous ne l’avez plus en mains, le monde, vous sentez comme il a besoin de vous ? Et vous de lui ?


Ne plus rien montrer

Le coronavirus est arrivé et a tout tiré vers le bas : les hôpitaux, l’économie, la vie quotidienne, les habitudes, les embrassades, le travail, notre arrogance. Il paraît qu’il s’attaque davantage aux personnages âgées et aux adultes, comme dans le roman Anna de Niccolò Ammaniti (oui, c’est une invitation à le lire), mais ce n’est pas pour autant que les enfants et les adolescents peuvent s’estimer à l’abri. Nous sommes tous devenus fragiles : désorientés, apeurés, angoissés. Mais la vérité c’est que nous l’avons toujours été. Le virus nous a démasqué et ce serait bien que nous réussissions à en tirer une libération : ne plus rien montrer à personne, mais aider. Il est inconnu, ce virus, on ne sait pas encore combien de temps il durera, comment il évoluera, mais nous pouvons choisir d’expérimenter ce que nous n’aurions jamais imaginé entre quatre murs.


Dernier conseil : téléphonez à vos grands-parents. Je le ferai, si je le pouvais. En particulier à Mamie Bice. Je lui dirais : T’as vu ce qu’il se passe, Mamie ? Tu l’aurais jamais imaginé, n’est-ce pas ? Le vide de sa réponse me serre le coeur. Je redessine toutes les priorités autour de ce manque.


À lire en VO ici : https://www.corriere.it/cronache/20_marzo_12/coronavirus-silvia-avallone-cari-ragazzi-ora-disubbidite-voi-stessi-544d476c-6496-11ea-90f7-c3419f46e6a5.shtml

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